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“C’est Dieu qui donne le pouvoir” : la phrase que les courtisans du pouvoir tronquent

septembre 4, 2026
in société
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Il existe une phrase que l’on entend, presque telle quelle, dans la bouche de certains religieux guinéens dès qu’un homme s’empare ou accède au pouvoir quelque soient les moyens et qu’il décide de s’y maintient par la peur : “C’est Dieu qui donne le pouvoir à qui Il veut.” La formule est empruntée au Coran, sourate 3, verset 26. Elle sonne comme une évidence, presque comme une caution divine. Elle est en réalité, une phrase tronquée, sortie de son contexte, et utilisée à des fins que le texte lui-même dément.

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Ce que dit vraiment le verset

Le verset complet énonce que Dieu, Maître de la royauté, donne la royauté à qui Il veut, l’arrache à qui Il veut, élève qui Il veut et abaisse qui Il veut ; le bien est dans Sa main, et Il est capable de toute chose. Le verset suivant (27), poursuit sur le même registre : Dieu fait pénétrer la nuit dans le jour et le jour dans la nuit, fait sortir le vivant du mort et le mort du vivant, et donne sans compter à qui Il veut.

Lu dans son ensemble, ce passage n’est pas un traité de science politique. C’est une méditation sur la toute-puissance et la souveraineté absolue de Dieu, au même titre que l’alternance du jour et de la nuit ou le passage de la vie à la mort. Les grands commentateurs classiques tels que Tabari, Ibn Kathir et Qurtubi, le lisent comme un rappel d’humilité : aucun roi, aucun empereur, aucun chef ne détient de souveraineté propre ; tout pouvoir humain est emprunté, précaire, révocable. Ce n’est en aucun cas une déclaration disant : “quiconque prend le pouvoir, de quelque manière que ce soit, agit avec l’agrément de Dieu.” Non.

Décret divin (qadar) et agrément divin (ridâ) : la distinction que l’on occulte

C’est ici que se loge la faille ou la malhonnêteté de l’argument utilisé pour cautionner les tyrans. La théologie islamique distingue depuis des siècles deux notions que le discours populiste confond volontairement :

  • Le “Qadar” : ce que Dieu permet ou décrète dans le cours du monde, y compris le mal, l’injustice, la tyrannie, parce que Dieu a doté les hommes de libre arbitre et que l’histoire humaine se déroule, avec ses drames, sous Sa connaissance et Sa permission.
  • Le “Ridâ” : ce que Dieu agrée, approuve moralement, désire pour Ses créatures.

Que Dieu permette qu’un homme accède au pouvoir par le sang relève du premier registre. Cela ne dit strictement rien du second. Confondre les deux, revient à dire que tout ce qui existe est approuvé par Dieu. Ce qui rendrait absurde jusqu’à la notion même de péché, de tyrannie condamnable, ou de jugement dernier.

Pharaon : la réfutation vivante de cet argument

Le Coran offre lui-même la preuve que “détenir le pouvoir” et “être agréé de Dieu” sont deux choses distinctes. Pharaon a régné. Longtemps. Avec une puissance que le texte ne minimise jamais : armées, richesses, appareil de propagande, terreur organisée contre les faibles (sourate 28). Si la formule “Dieu donne le pouvoir à qui Il veut” suffisait à légitimer moralement celui qui le détient, alors Pharaon devrait être présenté comme un modèle.

Or il est, dans tout le Coran, l’image même du tyran maudit, du semeur de corruption, de celui dont la chute est annoncée comme une leçon pour les générations suivantes. Le texte ne se contredit pas : il distingue clairement la réalité du pouvoir détenu et le jugement moral porté sur la manière dont il est acquis et exercé.

Les conditions que le Coran pose à un pouvoir légitime

Le verset 26 de la sourate 3 ne peut pas être isolé d’un corpus qui, ailleurs, fixe des exigences précises pour qu’une autorité soit conforme à ce que Dieu agrée :

  • La consultation (shûrâ). Sourate 42, verset 38 : les affaires des croyants se règlent par concertation mutuelle, non par l’imposition d’un seul, encore moins par les armes.
  • La restitution des dépôts et le jugement par l’équité. Sourate 4, verset 58 : l’autorité est un dépôt (amâna), pas un butin.
  • L’interdiction de l’oppression et de la corruption sur terre. Sourate 28, précisément dans le récit de Pharaon.
  • L’interdit du meurtre injustifié. Sourate 5, verset 32 : quiconque tue une personne sans juste raison est comme s’il avait tué l’humanité entière.

Un pouvoir qui s’est construit en violant chacune de ces conditions n’est pas “voulu” par Dieu au sens où ces religieux l’entendent. Il est, au mieux, un fait que Dieu “permet” d’exister, comme Il permet le mal en général, jamais un fait que le Coran présente comme “approuvé”.

L’argument retourné contre lui-même

Il faut pousser ces religieux jusqu’au bout de leur propre logique, car elle se détruit elle-même. Si “c’est Dieu qui donne le pouvoir à qui Il veut” suffit à légitimer moralement celui qui s’en empare et règne par la terreur et l’injustice, alors le même verset dit aussi, dans la même phrase, que c’est Dieu qui l’arrache à qui Il veut.
Toute chute d’un tyran par le peuple, par un soulèvement, par n’importe quel moyen, relèverait alors, selon leur propre raisonnement, de la même volonté divine, et serait donc tout aussi légitime que la prise de pouvoir initiale dans le sang.

Ces religieux n’appliquent jamais ce second volet du verset. Ils le taisent, parce qu’il retourne leur argument contre le pouvoir en place. Un argument théologique que l’on n’ose utiliser que dans un seul sens n’est pas un argument théologique : c’est un service rendu par complaisance et par malhonnêteté, et non la parole d’Allah.

Question de confiance, non de force

La question posée n’est donc pas de savoir si Dieu “laisse advenir” tel ou tel pouvoir, cela, l’histoire humaine tout entière en témoigne, dans le bien comme dans le mal. La question est de savoir ce que le Coran désigne comme pouvoir “agréé par Allah”. Et sur ce point, le texte ne laisse guère de place au doute : la shûrâ suppose la confiance donnée, non extorquée ; la justice suppose la vie protégée, non sacrifiée sur l’autel d’une ambition personnelle. Un pouvoir pris dans le sang et maintenu par la terreur, ne répond à aucune de ces conditions, quelle que soit la longévité de son règne.

À ceux qui prêtent leur voix à ces pouvoirs

Cette tribune s’adresse en dernier lieu, à ceux qui, en Guinée comme ailleurs, mobilisent ce verset pour recouvrir d’un habit religieux ce qui n’est en réalité, qu’une prise de force. Le Coran ne leur demande pas de bénir le pouvoir : il leur demande de rappeler à ceux qui le détiennent, la nature exacte du dépôt qu’ils portent, et le compte qu’ils en rendront. Se taire sur les conditions du verset pour n’en retenir que la moitié qui arrange le puissant du moment, c’est trahir la parole d’Allah que l’on prétend servir. Le Coran promet aux tyrans un sursis, jamais une absolution, et à ceux qui les couvrent de leur autorité religieuse, une responsabilité qu’ils ne pourront, eux non plus, éluder.

Cheick Al Hassan Chérif.
Guinéen de la diaspora.

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